Sur le vrai problème des médias français
Pendant que certains détournent l’attention, Bolloré recompose un écosystème entier. Il ne rachète plus « des » médias. Il rachète le système. Chaînes, radios, boîtes de prod, écoles de journalisme, festivals. Maîtriser le récit, c’est maîtriser la politique.
Dix milliardaires concentrent aujourd’hui :
90 % des ventes de quotidiens nationaux ;
55 % de l’audience TV ;
40 % de l’audience radio. Une poignée domine l’information et, par ricochet, l’opinion publique. La démocratie s’érode quand quelques voix dictent le récit.
Les oligarques sont interconnectés : régies publicitaires croisées, écoles de journalisme rachetées collectivement, festivals financés en réseau. Leur force réside dans l’effet système. La « politique du fait divers » remplace l’enquête et façonne l’opinion.
Chaque acquisition est déficitaire financièrement, mais stratégique politiquement : Le Parisien et Les Échos ont perdu 45 M€ en 2024, Paris Match a été acheté pour 120 M€. L’objectif : l’influence, pas le profit.
Face à cette emprise, la gauche attend souvent un « milliardaire de gauche » qui n’existe pas. Pourtant, ailleurs, des lignes rouges existent : pluralisme garanti par la loi, seuils anti-concentration, obligations d’indépendance rédactionnelle. Simple courage. L’utopie n’est pas de se battre mais de croire qu’on peut préserver la démocratie sans changer les règles du jeu.
Il n’y a pas si longtemps, la réglementation interdisait les cumuls : vous possédez une chaîne ? Pas de radio. Déjà un quotidien ? Pas de second titre national. Sans limites structurelles, le pluralisme disparaît. Il faut y revenir.
Nous devons aussi sécuriser les rédactions. Modèle Mediapart : non cessible, non achetable. Modèle allemand : veto rédactionnel sur la nomination du directeur. Deux garde-fous qui empêchent la captation idéologique sans museler l’entreprise.
Par ailleurs, il faut favoriser le financement public massif du journalisme d’enquête. Pas en subventions discrétionnaires, mais via un fonds indépendant, géré hors du politique, attribué selon des critères transparents. Enquête, data, investigation locale : tout ce qui coûte cher et ne rapporte pas vite.
Enfin, il faut réguler les plateformes et éduquer. Une Arcom dotée de vrais pouvoirs de sanction, pas seulement des rappels à l’ordre. Temps de parole, manipulation de l’information, désinformation massive : les règles existent déjà, il manque les moyens et les dents. En parallèle, former à l’analyse des sources dès le primaire. Les milliardaires contrôlent l’infrastructure ; l’école peut rendre les citoyennes et citoyens imperméables aux narratifs toxiques.
Pour aller plus loin :
Le Monde – Entretien complet avec Olivier Legrain et Vincent Edin pour leur livre Sauver l’information de l’emprise des milliardaires, Payot, 2025 : Lien vers l’article
Médias français : qui possède quoi ? Cartographie du Monde diplomatique : https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/PPA
Un journaliste raconte comment Bolloré l’a avalé, par StreetPress : https://www.streetpress.com/sujet/1694614103-journaliste-raconte-bollore-prisma-media
